Joy Neville : “On m’avait dit qu’aucune femme ne pourrait le faire, et je l’ai fait, donc j’en suis très fière”

Récemment couronnée du titre d’arbitre de l’année par World Rugby, l’ancienne 3ème ligne internationale du Munster et de l’équipe d’Irlande, Joy Neville, a été choisie pour arbitrer la rencontre de Challenge Cup entre l’UBB et les Russes d’Enisei-STM. Même si elle préférerait qu’on ne lui fasse pas remarquer, elle marque d’une certaine manière l’histoire en devenant la première femme arbitre principal dans la compétition. Consciente de son rôle de pionnière et de la responsabilité qu’il lui incombe, elle a accepté de répondre à nos questions avant cette rencontre sans doute presque plus importante pour elle que pour les deux équipes présentes sur le terrain. Elle revient pour nous sur sa seconde carrière, celle d’arbitre de haut niveau, et sur ses objectifs futurs. Interview.

 

Après une fructueuse carrière sous le maillot du Munster et de l’Irlande (70 sélections et un Grand Chelem), vous avez décidé après votre retraite en 2013 de devenir arbitrer. Comment est venue cette décision ? A-t-elle été naturelle ?

Non ce n’était pas une décision naturelle. Je n’avais aucunement l’ambition de devenir arbitre. Quand j’ai arrêté de jouer, j’étais à la recherche de nouveaux challenges mais pas devenir arbitre. Si je suis devenue arbitre, c’est parce que le manager des arbitres, une personne nommée David McHugh, que je ne connaissais pas, m’a appelé et il était vraiment motivé pour que je devienne arbitre. J’ai décliné. Après 11 ans de rugby international, je ne voulais plus rien faire en rapport avec le rugby. Je voulais ouvrir un nouveau chapitre sans rugby. Nous sommes tombés d’accord sur le fait de me donner 9 mois pour profiter de la vie sans rugby et de me reposer la question. C’est ce qu’il a fait et j’ai fini par accepter de faire un essai.

 

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Comment étaient vos débuts en tant qu’arbitre ? Avez-vous dû faire une formation ?

Absolument. Ça a été très difficile. En tant qu’ancienne internationale, je savais ce que c’était que la qualité et les standards du niveau international et je voulais y être, je voulais être bonne dès le départ. Mais malheureusement, en ce qui concerne l’arbitrage, vous devez d’abord faire de nombreuses erreurs pour progresser. C’est ce qui ne m’a pas plus. Je n’aimais pas faire des erreurs. J’étais trop critique sur mes propres performances. Du coup ça diminuait mon plaisir. En fait, ce qu’il se passe quand on arbitre, c’est que plus on arbitre, plus on fait d’erreurs et plus on apprend d’elles. Vous ne les laissez pas se reproduire et c’est ainsi que vous devenez meilleur et que vous prenez plus de plaisir. C’est comme un cercle vicieux. Maintenant, j’adore arbitrer. Ça demande toujours beaucoup d’efforts et beaucoup de préparation pour être paré à toute situation qui pourrait arriver.

 

Quand vous parlez de préparation, vous parlez de préparation mentale ? Parce qu’en tant qu’ancienne joueuse, votre condition physique ne devait pas poser de problème ?

Je n’avais pas réalisé combien le travail d’arbitre pouvait être difficile et la part de management des hommes que cela impliquait. Pour être aussi bon que possible sur le terrain, vous devez pouvoir manager les joueurs et être capable de communiquer de façon à pouvoir changer les attitudes. C’est quelque chose que vous devez apprendre. Je pense que c’est quelque chose qui est toujours un combat perpétuel pour la plupart des arbitres. C’est très important et c’est peut-être la partie la plus difficile. Physiquement, je suis sans doute plus en forme maintenant que quand j’étais joueuse. Quand on est joueur, c’est plus des affrontements physiques, mais quand on est arbitre, c’est plus de la vitesse et de l’endurance. Je suis plus en forme, c’est une bonne chose, un bonus.

 

Vous avez réalisé une progression rapide dans l’arbitrage, jusqu’à être la première femme à arbitrer un match d’Ulster Bank League Division 1A (division la plus haute en Irlande). Pensiez-vous que ça irait aussi vite ?

Je vais vous raconter une anecdote. Quand j’ai décidé de devenir arbitre, j’ai dit à David McHugh : « Laisse-moi te rappeler demain ». J’ai passé un coup de téléphone à une personnalité du rugby très importante en Irlande et je lui ai posé une question : « Penses-tu que ce soit possible pour une femme d’arbitre en Ulster Bank League Division 1A ». Il a répondu : « Joy, pas de mon vivant ». J’ai raccroché et j’ai rappelé David McHugh pour lui dire que j’étais partante. C’était mon défi, mon but. Je ne savais pas si ce serait possible, mais j’allais faire tout mon possible pour le réussir. J’y suis arrivée en novembre dernier et depuis j’ai arbitré de nombreux matchs de championnat en Irlande. C’est drôle parce que si je regarde en arrière, j’ai maintenant accompli des choses en tant qu’arbitre, mais arbitrer un match d’Ulster Bank League Division 1A, est sans doute une des choses dont je suis le plus fière parce qu’on m’avait dit qu’aucune femme ne pourrait le faire, et je l’ai fait, donc j’en suis très fière.

 

 

L’été dernier, vous avez été choisi pour arbitrer lors de la Coupe du Monde féminine en Irlande .Vous avez même officié lors de la finale entre l’Angleterre et la Nouvelle-Zélande. Est-ce que vous considérez ça comme une réussite d’avoir office dans un tel match, surtout à domicile ?

J’ai joué deux Coupe du Monde. Mon principal objectif était de jouer une finale, mais il a fallu que j’arbitre pour que ça arrive. C’est un peu hallucinant. Je suis très touchée d’avoir été choisie comme arbitre. C’était un match de rugby magnifique. C’est une expérience que je chérirais et dont je me souviendrais toujours.

 

Vous avez arbitré à la fois des matchs masculins et féminins. Avez-vous noté des différences ? Est-ce plus dur d’arbitrer des hommes ?

Cette finale de la Coupe du Monde féminine, c’était aussi rapide, aussi physique qu’un match masculin. Le niveau technique était aussi élevé qu’un match masculin. Il n’y avait pas de différence de ce côté-là. La seule différence serait que dans les matchs masculins, il y a beaucoup plus de triche, particulièrement dans les mêlées. Dans de nombreux matchs masculins, dans certains pays, ils jouent pour obtenir la pénalité. Dans les matchs féminins, elles ne recherchent pas la pénalité. Elles veulent juste jouer. Elles sont plus honnêtes.

 

Est-ce que vous avez des anecdotes à raconter lors de l’arbitrage de matchs masculins, dues au fait que vous soyez une femme ?

Il y a de nombreux joueurs qui s’adressent à moi en disant « Monsieur » puis s’excusent en disant qu’ils n’avaient pas voulu m’appeler Monsieur. Je leur dis « ça ne me dérange pas. Vous pouvez m’appeler comme vous voulez, Madame, Monsieur, Mademoiselle, Arbitre. Tant que ce n’est pas offensant, ça me va ». Normalement j’ai le droit à un sourire de la part du joueur.

Quand j’ai commencé, pour de nombreuses équipes, j’étais la première femme qu’ils avaient comme arbitre pour leurs matchs. Je vais vous raconter une anecdote. En Angleterre, lors d’un match de British and Irish Cup, je faisais mon briefing d’avant-match et un joueur commença à ricaner. Je me suis dit que je devais gérer ça parce que si je ne le faisais pas avant le début du match, j’allais avoir des problèmes pendant le match. Je me suis arrêtée et je lui ai demandé s’il trouvait quelque chose de drôle. Il est devenu rouge comme une tomate et tous ses coéquipiers se sont mis à se moquer de lui. J’ai géré ce comportement qui est arrivé uniquement parce que j’étais une femme faisant le briefing d’avant-match et 40 minutes plus tard, le match commença sans aucun problème. Plusieurs fois, au tout début, j’ai eu des cas de figure où des hommes d’un certain âge, me demandaient si j’allais réussir à suivre le rythme du match. Ça ne sert à rien d’être sur la défensive dans ce cas. Ils n’ont jamais vu de femme arbitrer. En général, je réponds très calmement « Je suis sûre que ça va aller » et je pars. Par la suite, à chaque fois que des hommes me parlent, ils me disent « Vous avez été brillante, quand est votre prochain match, je veux venir pour vous encourager ». Il faut juste changer la mentalité de l’ancienne génération. Leur montrer que ce n’est pas une question de genre de l’arbitre central, mais uniquement d’un travail qui doit être fait, et bien fait. Je pense que dans la plupart des cas, j’ai prouvé ça dans les histoires que je viens de vous raconter.

 

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Vous allez être la première femme à arbitrer un match de Challege Cup lors du match entre l’UBB et Ensei-STM. Considérez-vous que vous rentriez dans l’histoire ?

Je ne regarde pas mes matchs de cette manière pour être honnête. Je me concentre sur le travail, sans penser à autre chose. Je suis très honorée et heureuse d’avoir été sélectionnée pour ce match. Je bénéficie de beaucoup de soutien et j’en suis très reconnaissante. Mais je pense que l’on aura gagné lorsque ce sera normal que ce soit une femme qui arbitre à ce niveau. C’est pourquoi maintenant je dois prouver qu’une femme, si elle est bien préparée, est capable d’arbitrer à ce niveau. Je suis très excitée et j’attends cette opportunité avec impatience. Dans la vie malheureusement, il doit toujours y avoir une première et les gens en font tout un cinéma, mais je pense que je serai plus heureuse quand il n’y aura plus autant d’attention portée là-dessus. Mon but principal est de réaliser une suffisamment bonne performance pour que d’autres femmes puissent avoir ce genre d’opportunités aussi.

 

Avec le niveau du match qui s’élève, ressentez-vous plus de pression avant et pendant celui-ci ?

Je n’ai pas vraiment plus de pression. J’apporte beaucoup d’attention au fait d’être bien préparée. J’effectue des recherches sur les équipes. J’essaie d’analyser la façon dont elles aiment jouer, leurs tendances lors des matchs précédents, de manière à pouvoir réagir de manière appropriée. Une fois que je suis bien préparée et que j’ai tout en main, je ne suis pas trop nerveuse parce que je sais que je suis aussi prête que je peux l’être. Il y a toutefois peut-être un peu de stress, ce qui est bien. Mais j’aime les challenges donc j’attends vraiment ce match avec impatience et j’espère qu’il y aura d’autres opportunités qui en découleront.

 

Quels sont vos prochains buts dans votre carrière d’arbitre ?

Très bonne question. J’aimerais réussir dans mon prochain match de Challenge Cup, être au maximum de mes possibilités et être en position pour être sélectionnée pour les 5èmes et 6èmes journées de la Challenge Cup. C’est mon prochain but, à très court terme. Un de mes objectifs serait aussi d’arbitrer un match de Pro 14 comme arbitre principal. Je n’ai été pour l’instant qu’arbitre de touche en Pro 14. Être arbitre de touche pour un match du tournoi des 6 Nations masculin serait aussi une grande réussite. Je serais heureuse si je suis un jour sélectionnée pour cette occasion. Ça serait un rêve. Quand j’ai commencé à arbitrer, il y a 3 ans, jamais je n’aurais pensé qu’être arbitre de touche en Pro 14 serait quelque chose de possible. Je n’aurais jamais pensé arbitrer la finale de la Coupe du Monde féminine. Pas une seconde j’aurais pensé avoir l’opportunité d’arbitrer un match de Challenge Cup. Pour moi, maintenant avec suffisamment de préparation et de dévouement, tout est possible.

 

Nous tenons à remercier Joy pour le temps qu’elle nous a consacré pour répondre à nos questions, nous lui souhaitons de réaliser une bonne performance lors du match de vendredi et espérons qu’elle atteindra tous ses objectifs futurs.